Le Tilleul, Héros de la Poésie et la Littérature

De tous temps le tilleul a inspiré mythologie, littérature et poésie. D’Ovide à Proust et Rimbaud, en passant par La Fontaine, Stendhal et Colette, ils ont été nombreux à célébrer cet arbre à nul autre pareil, symbole d’amour, d’apaisement et de prodigalité de la Nature. Avec sa feuille en forme de cœur, et son parfum à la puissance mémorielle si forte, il est à l’origine de très belles pages de la littérature, et nous sommes heureuses d’en faire renaitre quelques-unes sous vos yeux dans le journal de TiL..

Le tilleul, arbre de l’amour

La Mythologie grecque

  • Philyra (« tilleul » en grec), mère du Centaure Chiron, honteuse de son fils mi-homme mi-cheval, demanda à être métamorphosée et le fut en tilleul. Chiron avec ses dons d’oracles et ses connaissances des simples (plantes médicinales) fut un célèbre guérisseur, personnifiant toute la quintessence du tilleul : c’est un arbre qui guérit et c’est aussi celui de l’attachement des êtres.
  • Le mythe de Baucis et Philémon, dans la Grèce Ancienne, illustre la croyance que le tilleul, représentant la fidélité, permettrait de trouver l’amour. Repris dans les Métamorphoses d’Ovide, il évoque un couple très âgé, Philémon et Baucis, seuls à offrir l’hospitalité aux dieux déguisés en simples mortels, Jupiter et Mercure. Pour les remercier, ils leur proposent d’accomplir leur souhait, celui de mourir en même temps et les transforment en arbre moitié tilleul, moitié chêne, avec un seul tronc.

 

Jean de La Fontaine

Le poète fabuliste a repris le mythe de Baucis et Philémon et le symbole de l’amour qu’est le tilleul.

« Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.
On va les voir encore, afin de mériter
Les douceurs qu’en hymen Amour leur fît goûter.
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre

Ils s’aiment jusqu’au bout, malgré l’effort des ans. » 

 

Henri Beyle dit Stendhal

Célèbre scène du roman français du 19ème siècle, celle dans Le Rouge et le Noir où Julien Sorel ose prendre la main de Mme de Rênal, sous un tilleul. C’est là qu’il s’en était fait le serment…

« Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l’habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L’obscurité y était profonde… »

Pour Madame de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. »

 

Arthur Rimbaud

TiL Tilleul Rimbaud pléiade

Ecrit à 16 ans, ce poème célèbre exalte les sensations d’un adolescent associées à la Nature, une promenade sous les tilleuls en fleurs qui embaument. 

« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser.

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade. »

 

La puissance mémorielle du tilleul, la Madeleine 

Qui sait vraiment que la fameuse madeleine de Marcel Proust, toujours évoquée lorsqu’on parle d’un petit rien, un goût, une saveur, un parfum, qui ébranle avec émotion toute la mémoire, était trempée dans une infusion de tilleul ? Et ce goût a joué un tel rôle dans son processus mnémotechnique qu’il a fait l’objet de sublimes descriptions dans plusieurs passages d’A la recherche du temps perdu.

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul ».

« Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise… »

Et l’extraordinaire description du tilleul prêt à être infusé… après l’avoir lue, vous ne regarderez plus jamais les fleurs de tilleul de la même façon ! 

« Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser ; Françoise faisait infuser son thé ; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place sa tisane et c’était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu’il fallait mettre ensuite dans l’eau bouillante. Le desséchement des tiges les avait incurvées en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel s’ouvraient les fleurs pâles, comme si un peintre les eût arrangées, les eût fait poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles, ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air des choses les impossible disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid. Mille petits détails inutiles,—charmante prodigalité du pharmacien,—qu’on eût supprimés dans une préparation factice, me donnaient, comme un livre où on s’émerveille de rencontrer le nom d’une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c’était bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement parce que c’étaient non des doubles, mais elles-même et qu’elles avaient vieilli. Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or,—signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été « en couleur » et celles qui ne l’avaient pas été—me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pouvait tremper dans l’infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il était suffisamment amolli. »

til proust tilleul pléiade

Le tilleul, arbre prodigue

Les tilleuls, symboles de fidélité, exhalent une odeur suave à l’éclosion des fleurs mais à ce parfum délicieux correspond aussi un son. Ils bruissent de milliers d’abeilles qui viennent y puiser le précieux nectar et le pollen. Et en plus ils soignent … De Colette aux poètes plus contemporains, leurs incroyables vertus ont été chantées avec une émotion touchante.

 

Colette « Pour un herbier »

« Mon dieu, respirer le tilleul quand il est un volcan d’abeilles,
un buisson de fleurs rousses, le rival de l’oranger,
l’insidieux amant, le pollen en pluie d’or, n’est-ce pas assez ?
et bouilli, il lui incombe encore de guérir nos fièvres ! »

 

Et même Guy Bontempelli, auteur compositeur y est allé de sa petite musique ! 

« Et puis, le bouton s’ouvre et rend à la terre une minuscule goutte d’eau. Quelques heures, un jour ou deux, et l’arbre revêt son sublime manteau de fleurs.

Alors commence la silencieuse et très subtile fête de la narine. Car à sa beauté, il faut ajouter ce parfum suave et insistant qui baigne l’entour et rend l’air vivant. Cela tient du jasmin et de l’iris sans être ni l’un ni l’autre. Cela cousinerait avec la vanille ou le foin sans en avoir le fond de poussière. C’est limpide, fluide, frais et sensuel à la fois. Cela se répand dans la maison par toutes les baies, accompagne le vin du repas, baigne chaque geste et enveloppe les habitants dans leur sommeil.

Que l’orage menace, le ciel se plombe, et au milieu de cette fausse nuit, l’arbre semble irradier tout seul comme s’il avait emprisonné du soleil dans son cœur. Et il répand toujours cette odeur de santé, qui est, au nez, ce que sa couleur est à l’œil… »

Et enfin Sabine Sicaud, dans sa si courte vie, a aussi exprimé le besoin de lui rendre un hommage enchanteur dans « Les vieux Tilleuls » : 

« Peut-être, quelques temps, des gens se trouveront
Pour dire : « Il était là des arbres vénérables » ;
Mais
d’une ombre si large, et fraîche, et secourable,
Au seuil de ces maisons lasses, courbant le front ;
D’une branche frôlant dans un geste qui berce
Le mur du vieux couvent doucement assoupi ;
De ce vert qu’ils avaient, un soir, sous une averse ;
De ce blond de miel vierge et de jeunes épis
Qu’ils prenaient dans le mois des fleurs et des abeilles ;

De tous ceux qui vers eux tendirent leurs corbeilles ;
De ceux-là qu’enchantait on ne sait quoi d’ancien,
Un air que chaque chose, autour, avait fait sien,
Air d’hospitalité, de paix, de bonhomie,
Qui donnait à la ville une figure amie,
De tout ce qui s’en va quand le bûcheron vient,
Qui donc se souviendra comme je me souviens ?… »

…Ce parfum des tilleuls, vous n’avez pas compris
Ce qu’il glissait peut-être en des murailles closes ;
Parfum qui tient de l’ambre et du sureau, des roses,
Du genêt, du foin mûr, un peu de l’oranger,
Parfum moite et sucré dont la mouche s’enivre
Et qu’au-dessus des trois secoue un vent léger,
Parfum qui faisait croire à la douceur de vivre…
Peut-être quelques-uns de vous se souviendront
D’une tisane blonde où ce parfum persiste…

…Il fallait, voyez-vous, devant cette croisée,
Des essaims bourdonnants,
les signes d’amitié
D’un vieil arbre qui boug
e, et de l’ombre, et des feuilles,
Cette obscurité verte où midi se recueille,
Une échelle et des fleurs à cueillir librement,
Pour que ces vieux logis eussent leur raison d’être…
Ô Tilleuls reflétés au creux d’une fenêtre,
Vous tombez, et voici rompu l’enchantement… »

Et aujourd’hui, toujours, nos poètes contemporains lui rendent hommage, tel Christian Bobin dans « Ressuciter » où il démontre une nouvelle fois sa capacité à s’émerveiller des choses les plus simples avec sa prose délicate :

« Le vent visite chaque feuille du tilleul sans en oublier une seule, comme un pèlerin venu du bout du monde et entrant dans chaque maison d’un village pour donner sa bénédiction. »

Ou bien ici, vantant la grâce de l’arbre et ses qualités d’inspiration : 

« Le tilleul devant la fenêtre
est le maître que je me suis choisi pour écrire
et dont je sais d’avance que je ne pourrai l’égaler :
même les plus grands écrivains n’ont jamais écrit
avec autant de grâce que cet arbre inscrivant délicatement la lumière et l’ombre
sur chacune de ses feuilles, et renouvelant son inspiration
à chaque seconde. »

Et que dire de Muriel Barbery qui se délecte littéralement du tilleul dans « Une gourmandise » :

« Un tilleul qui embaume dans la fin du jour, c’est un ravissement qui s’imprime en nous de manière indélébile et, au creux de notre joie d’exister, trace un sillon de bonheur que la douceur d’un soir de juillet à elle seule ne saurait expliquer. »

Et pour finir, une jeune pépite, française toujours, artiste, peintre et poétesse dont les thèmes de prédilection sont la joie de vivre, l’amour, la gratitude et l’émerveillement et qui disserte avec tendresse de notre bel arbre… Nous avons découvert avec bonheur qu’elle faisait partie du cercle TiL, sur Instagram ; Fanny Aotw !

« Sous les feuilles du tilleul
Là bas au bout du chemin
J’ai vu le temps passé
Je m’y suis allongée plusieurs matins 

Près du tronc j’ai rêvassé souvent
Y ai vécu mes joies
J’y ai déposé mes armes
Aussi, bien plus d’une fois. 

J’y ai refait le monde
Ai écouté mes peines
Ai aimé sans répit
Des amours sans gêne 

J’y ai amené mes amants
Mes amis de passage
Près du grand tilleul
A l’ombre de ses feuillages 

J’ai vu défiler les saisons
Comme une danseuse querelle
Où les feuilles se battent pour rester
Au gré des couleurs elles chancellent 

Finissent par tomber et nous rappellent
Que les saisons partent et viennent
Que les fruits tombent et sèment
Que le vent va et vient
Au détour du chemin 

Sous les feuilles du tilleul. »

Avec TiL, nous aussi avons voulu rendre hommage à ce fabuleux tilleul, dans toutes ses dimensions, en révélant tous ses pouvoirs et en faisant appel à tous les sens, dans la joie, la générosité mais aussi dans la rigueur scientifique. 

Puisse le tilleul, célébré depuis la nuit des temps, vous apporter apaisement et ressourcement en ces moments chahutés…

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